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Psycho-social

Publié le 10 juin 2022Lecture 5 min

Annonce du décès dans le cas de mort maternelle

Hélène ROMANO, Docteure en psychopathologie-HDR, en droit privé et sciences criminelles, psychothérapeute

Si la mortalité infantile est aujourd’hui de plus en plus limitée, tous les ans, des femmes meurent en donnant la vie(1). L’attenion portée aux proches est des plus fondamentale pour limiter les complications du deuil et les souffrances psychiques endurées dans cette épreuve. Cet article propose d’aborder, à partir de notre expérience clinique et de chercheur, les modalités possibles d’annonce d’un décès maternel.

Penser l’annonce du décès La mort maternelle est une aporie puisqu’elle nous confronte à la mort à ce moment ultime de la vie qu’est la naissance d’un enfant. Annoncer un décès dans de telles situations est une épreuve pour toute personne, mais peut-être plus particulièrement chez les soignants dont la fonction est de soigner et de sauver. Lorsque la mort s’impose, elle confronte les professionnels à un sentiment d’impuissance et certaines fois à un ressenti d’échec difficile à surmonter, même s’ils ont fait tout ce qu’il était possible de réaliser. Le constat de décès relève de la responsabilité d’un médecin qui doit renseigner le certificat de décès. Il est d’usage que l’annonce aux proches soit effectuée par ce médecin, car elle fait partie intégrante du diagnostic de décès. Dans certains cas très particuliers (mort collective lors d’un accident par exemple, mort criminelle), l’annonce peut être faite par un représentant des autorités (enquêteurs, préfet, représentant ministériel). L’annonce d’un décès est un acte de soin. Les mots utilisés, le comportement des intervenants, le lieu de l’annonce sont autant d’éléments à prendre en considération, car le suivi des endeuillés nous a appris combien tous ces facteurs peuvent intervenir dans les complications du deuil. Dans l’idéal, l’annonce du décès doit être effectuée sans la présence du corps, dans une salle au calme, avec des chaises et un cadre humanisant(2). Deux objectifs essentiels sont à poursuivre : temporalisation et empathie transitionnelle. Temporalisation Le traumatisme est un temps hors temps qui fige tout, comme en témoignent ces expressions : « en une fraction de seconde, notre vie a basculé » ou « il y a eu un avant, et après, ça a été l’enfer ». Temporaliser consiste à donner des éléments temporels aux proches pour les ancrer dans la réalité, par exemple : « Ce matin, vous êtes arrivés à 9 heures avec votre femme. Elle a été prise en charge immédiatement ; à 10 heures, elle était au bloc opératoire... » Empathie transitionnelle L'empathie transitionnelle(3) consiste à faire le lien entre deux rives, celle du monde habituel avec tous les repères connus et celle de la mort où le traumatisme a précipité les proches. Il s’agit pour cela d’utiliser des mots et des gestes qui signifieront aux proches qu’ils sont entendus, respectés et compris. Par exemple, il est à éviter un « pourquoi n’êtes-vous pas venus plus tôt ? », qui est très culpabilisant, et lui préférer une formulation qui restaure un sentiment d’appartenance, en permettant aux proches de comprendre qu’ils ne sont pas les seuls dans cette situation comme : « Il arrive que les proches ne puissent pas venir plus tôt pour différentes raisons, est-ce que vous pourriez nous expliquer comment cela s’est passé pour vous ? » Autre exemple, le fameux « ce n’est pas votre faute » qui ne réconforte jamais les proches quand il est formulé au moment de l’annonce. La culpabilité sert à donner du sens à l’horreur avec l’illusion que, si un autre drame se passe, la personne aura désormais les ressources pour y faire face. Donc affirmer, comme cela est souvent le cas, « vous n’y êtes pour rien » est une réalité, mais psychiquement cela n’aide en rien les proches. En revanche, on peut les amener à traduire par des mots leur ressenti et leurs certitudes, avec des paroles comme celles-ci : « Quand vous me dites que c’est votre faute, je(4) voudrais vous dire que pour moi ce n’est pas votre faute mais, en même temps, ce que vous pensez est très important, et c’est quelque chose que nous entendons souvent de proches endeuillés comme vous. Pourriez- vous me dire ce qui vous amène à penser que c’est votre faute ? » Rester factuel permet aux proches de s’ancrer dans la réalité avec des phrases simples, courtes et un vocabulaire compréhensible. Le mot « mort » est important à prononcer même s’il est incroyablement difficile à formuler (car « décédé » n’est pas compris par tous). Enfin, la posture doit témoigner d’une attention bienveillante avec un regard droit et non perdu dans le dossier médical, des bras ouverts (et non croisés qui symbolisent une fermeture au dialogue), un visage qui tient bon en évitant la tête supportée par la main, elle-même accoudée au bureau ou des mains devant la bouche. Annoncer la mort Il nous semble important de privilégier en premier lieu l’annonce au conjoint pour pouvoir lui porter toute l’attention et éviter de se faire submerger par les réactions des autres proches éventuellement présents (enfants, parents, amis), sauf si le conjoint demande à être accompagné par ces personnes. Par exemple, un médecin pourrait annoncer à un conjoint dont la femme enceinte de 8 mois a été renversée par un chauffard : « Votre femme est arrivée avec le SAMU ce matin à 9 heures. Son état était très grave, et tous les secours possibles ont été mis en place. Nous avons pu sauver votre bébé qui est un petit garçon de 3,2 kg, mais l’état de votre femme était trop grave. Son cœur s’est arrêté. Votre femme est morte à 11 h 10.» Autre situation, si le médecin n’a pas pu rester et que des soignants se retrouvent à devoir gérer l’annonce auprès des proches : « Le Dr XX s’est occupé de votre femme dès son arrivée en salle d’accouchement. Votre petite fille est née à 10 h 15, mais l’état de votre femme s’est brutalement aggravé. Il y a eu une complication très grave que nous appelons “embolie amniotique”. Nous avons fait tout ce qui était possible, mais nous n’avons pas pu la sauver. Son cœur s’est arrêté, et il n’a pas été possible de le relancer. Le Dr XXX a constaté que votre femme était morte.  Les suites de l’annonce La mort maternelle n’étant pas une mort considérée comme « naturelle », la plupart des constats de décès se font avec un « obstacle médico-légal » qui a pour but d’engager des examens pour comprendre les causes de la mort. Autrement dit, il est fréquent que le procureur demande une autopsie médico-légale(5). L’allongement des délais de prescription fait que les plaintes peuvent avoir lieu des années après les faits(6) ; pour les soignants, cette judiciarisation est une véritable épreuve à laquelle ils ne sont généralement pas du tout préparés. Toutes ces suites administratives, judiciaires, conséquences familiales, sont aussi à prendre en considération.

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