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Sexologie

03 déc 2020

La masturbation, un outil de plaisir et de connaissance de soi

E. MOREAU, A. ROMBY
La masturbation, un outil de plaisir et de connaissance de soi

Les enquêtes montrent que de plus en plus de françaises ont recours à la masturbation comme mode d’accession à leur propre plaisir. En effet, les enquêtes sur la vie sexuelle des françaises montraient qu’elles étaient 42 % en 1992(1), 60 % en 2006(2) et 76 % en 2019 à se masturber(1-3). Il reste cependant fréquent que des femmes mettent cette pratique à distance, car elles la vivent dans la honte, par peur d’être anormales ou encore par peur de trahir leur conjointe, s’éloignant ainsi de leur corps et de leur plaisir.

Des représentations sociales de la masturbation De la répression C’est à partir du XVIIIe siècle et de la parution de l’ouvrage Onania, dont les théories sont reprises par la suite par le Dr Tissot et certains de ses confrères, que la masturbation, jusque-là sommairement critiquée par l’église, devient l’objet d’une réelle condamnation. Jusqu’au XIXe siècle, elle est ainsi responsable de tous les maux et maladies inexplicables, puis le point de vue physiologique de Tissot tombant en désuétude, l’onanisme devient un problème essentiellement moral. Les médecins semblent alors hésiter entre plaies et bénéfices. En effet, la masturbation reste responsable ou signe de pathologie psychique, mais est utilisée par certains comme traitement de l’hystérie chez les femmes. Freud s’est intéressé au sujet de la masturbation et de la sexualité féminine. Il faisait remonter les raisons de l’absence de masturbation dans l’activité sexuelle de la petite fille à l’expérience originelle bien spécifique de sa déception devant la taille de son appareil génital comparé à celui du garçon(4). C’est également à lui que nous devons les théories concernant les orgasmes dit vaginaux et clitoridiens, le premier étant l’apanage d’une sexualité mature, tandis que le second celui d’une sexualité infantile. Sa disciple et analysante Marie Bonaparte, jouissant d’orgasme en masturbation clitoridienne mais pas durant la pénétration vaginale et n’ayant pas résolu sa difficulté à atteindre la satisfaction sexuelle grâce à son analyse, élabore une théorie anatomique sur ce qu’on appelle alors la frigidité féminine : le clitoris est trop éloigné du vagin, rendant impossible « l’orgasme vaginal ». Elle ira jusqu’à subir trois intervenions chirurgicales du clitoris, de 1927 à 1931, afin de régler ce qu’elle vit comme un problème, sans succès. À la libération ? Malgré ces débuts difficiles, le XXe siècle voit l’appropriation de la question de la sexualité par les scientifiques, puis la révolution sexuelle, et signe les prémices de la considération contemporaine à l’égard de l’autoérotisme. La masturbation, en particulier féminine, possède aujourd’hui un statut nettement moins stigmatisant et semble pouvoir doucement entrer dans le discours de nos sexualités communément admises(5) . Le Petit Larousse de la sexualité la définit comme « une pratique sexuelle consistant à obtenir seul et pour soi-même un plaisir sexuel allant jusqu’à l’orgasme, par des contacts adaptés au niveau de la zone sexuelle »(6). B. Dodson, écrivaine américaine, éducatrice sexuelle et féministe pro-sexe, propose sa propre définition : « La masturbation est à l’origine de notre vie sexuelle. Elle est à la base de la sexualité. Tout ce que nous faisons après, c’est simplement de choisir comment socialiser notre vie sexuelle »(7) . Concernant le recours à la masturbation, F. Dolto nous dit que si une jeune fille ne se masturbe pas, ce n’est pas dû au refoulement, mais bien à « l’ignorance ou à une attente continente de l’amour objectal, très valorisé, à côté de quoi les caresses solitaires lui semblent de peu d’intérêt sexuel. Alors que le moindre regard de tendresse venu d’un garçon aimé, la moindre lettre écrite par elle, même non envoyée, sont plus riches d’émoi »(8) . Le plus faible recours des femmes à la masturbation serait alors dû plus à l’intériorisation de scripts sexuels dans lesquels le plaisir viendra du désir de l’autre, qu’à un complexe intrinsèque du manque du pénis. Le discours dominant aujourd’hui dans les médias fait le plus souvent l’éloge de la masturbation féminine, elle est désormais considérée comme un outil d’empowerment, de connaissance de son propre corps, d’autonomisation du plaisir féminin. Ce discours dominant n’est cependant pas tout à fait le reflet des vécus subjectifs des femmes vis-à-vis de leur pratique masturbatoire. En effet, Laumann interroge en 1994 un panel de femmes sur le sentiment de culpabilité ressenti suite à la masturbation : 47 % témoignent le ressentir, particulièrement les jeunes filles de 18 à 29 ans (56 %)(9). Une étude plus récente réalisée par l’Ifop montre que 45 % des femmes n’auraient jamais dit à leur partenaire qu’elles se caressent, les deux raisons évoquées étant l’absence d’occasion et un sentiment de honte à ce sujet. Bien que la masturbation soit sortie des carcans pathologisants ou moralisateurs, il semble donc que les femmes aient encore parfois des difficultés à se saisir de celle-ci comme possibilité légitime d’accession au plaisir et d’appropriation de son désir. La masturbation comme empêchement d’une vie sexuelle épanouie… Lorsque le sujet est abordé en consultation, les femmes vont parfois évoquer leur crainte que ce ne soit pas normal, que cela les empêche d’avoir une sexualité avec leur partenaire, plus rarement d’y être dépendantes ou que leur pratique masturbatoire soit envahissante. La masturbation est répertoriée dans le DSM-V comme une forme possible du trouble de « l’hypersexualité ». L’enjeu du diagnostic est alors de savoir déterminer à quel moment la masturbation devient excessive. Selon les critères du DSM, le problème doit exister depuis plus de 6 mois et être à l’origine d’une détresse ou d’un complexe chez l’individu. Elle est alors vécue comme compulsive et organise la vie quotidienne, comme dans le cas des addictions plus traditionnelles. Bien que rarement un motif de plainte chez les femmes, cette souffrance est à prendre en considération et doit bénéficier d’une prise en soins. Il peut également arriver qu’une femme n’ait recours qu’à une seule technique pour parvenir à l’orgasme, une friction très intense, une position particulière ou l’usage d’un objet en particulier. La technique avec le•la partenaire est alors susceptible d’être trop différente de ce dont elles ont l’habitude en étant seules et ainsi entraîner une impossibilité de parvenir à l’orgasme lors d’un rapport sexuel partagé. Il s’agira alors d’amener la patiente à diversifier les techniques et ainsi à assouplir le chemin qui est susceptible de l’amener à l’orgasme. Mais plus souvent outil de plaisir, personnel et avec l’autre Comme nous le disions, les femmes se saisissent de plus en plus de cette pratique afin de connaître leur corps et d’accéder au plaisir. Accompagnant cette démarche, les sexologues ont intégré les recommandations de masturbation comme outil thérapeutique. Masters et Johnson l’utilisaient déjà dans le traitement des dysfonctionnements sexuels comme l’anorgasmie. Ce programme thérapeutique avait pour but d’aider les femmes à se masturber jusqu’à l’orgasme. Par la suite, le partenaire est impliqué dans la « réponse orgasmique féminine à travers une simulation manuelle, puis, durant le coït »(10) . Une femme souffrant d’anorgasmie peut, dans certains cas, avoir des lacunes dans la connaissance de son corps. Si l’éventuel plaisir qu’elle ressent ne conduit pas à l’orgasme et que cette situation la frustre, nous pouvons lui conseiller, si elle est à l’aise avec l’idée, d’utiliser la masturbation pour partir à la découverte de son plaisir. Cet apprentissage n’est cependant pas un apprentissage mécanique des stimulations possibles, qui ne fonctionnent le plus souvent pas toutes seules. Le but de ces thérapies est d’accompagner ces femmes à la libération ou à l’accession à une imagerie érotique qui, couplé à « l’activation mécanique locale » permettra le plaisir. Conclusion Bien que devenus sujets publics, la masturbation et le plaisir féminin restent parfois vécus dans l’intime comme sales, honteux et culpabilisants. Ces femmes se retrouvent alors coincées entre une injonction sociale à avoir du plaisir, à être autonomes, libérées, épanouies sexuellement, et un vécu subjectif encore empreint du tabou, d’un plaisir féminin suspect et honteux. De nombreux outils sont aujourd’hui à la disposition des femmes : livres didactiques, podcasts pédagogiques et érotiques, sextoys, site web de partage d’expérience, etc. L’accès à ce type d’outils peut souvent suffire à répondre aux interrogations et préoccupations des femmes autour de la masturbation. Savoir conseiller ces ressources lors qu’une plainte émerge en consultation de gynécologie pourrait sans doute permettre de désamorcer des difficultés avant qu’il n’y ait nécessité d’une orientation en sexothérapie.

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